Tiny Bookshop, Vis ma vie de libraire itinérant
Ah, la douce vie d’indépendant ! Explorer la ville à bord de son échoppe itinérante, se saigner pour l’Ursaff, recommander des livres de qualité à des clients aimables, se saigner pour les impôts, aider son prochain, se saigner pour renouveler son stock, décorer son petit chez-soi capitaliste avec de jolies fleurs des champs… Nombreux sont les jeux dit cosy games à fantasmer le concept du métier-passion romantique sur le papier ou l’écran mais où on te demande tous les jours si tu en vis dans la vraie vie : Tiny Bookshop ne déroge pas à la règle. Heureusement, il le fait merveilleusement bien : voyons donc tout cela en détail.
Il est livre, Max
Sans surprise, c’est mignon tout plein. La démo m’avait déjà charmée et le jeu complet part sur les mêmes excellentes bases : des couleurs pastels, les jolis environnements d’une petite ville côtière qui évoluent au fil des saisons et la plus jolie de toutes les roulottes bibliobus. Le seul petit bémol reste sur les personnages et animations un peu simplistes à mon goût mais c’est un détail qui ne nuit point à l’expérience.

Vous arrivez directement dans le vif du sujet, à Bouquainville, et l’ancienne libraire à la retraite vous accueille dans votre premier lieu de vente, le front de mer. Bien sûr, ce sera loin d’être le seul parking où vous pourrez poser vos pénates : vous évoluerez de jour en jour entre le supermarché, le café local, l’université ou encore les ruines du château. Chaque lieu a ses clients attitrés, donc ses genres les plus populaires à proposer, même si les habitués avec qui vous créerez des liens ont tendance à être remarquablement mobiles (Fern, je sais que tu me stalkes, avoue).
En tant que vendeur de livres d’occasion, votre routine est simple.
Primo, consulter le journal local pour voir s’il y a des petites annonces de lot de livres à un prix acceptable et si oui, craquer. Attention, il vous faudra également résister aux gadgets commerciaux : non, la dernière machine à café ne va pas doubler votre chiffre d’affaires, quoi qu’en dise le journal.
Secondo, consulter la météo et le calendrier pour choisir votre lieu d’implantation pour la journée : s’il pleut, oubliez la plage ; si c’est dimanche, oubliez le supermarché fermé.

Tierto, décorer votre roulotte avec vos dernières acquisitions du marché aux puces, qui peuvent influencer vos ventes. En effet, le Bouquainvillois est un homme simple : il voit un tableau représentant un phare, il achète un guide de voyage. Prudence néanmoins, il est également superstitieux : un chandelier allumé dans un coin à la période d’Halloween et c’est fini, il ne mettra plus un pied dans votre chaleureux établissement.
Quarto, remplir vos étagères ! Choisissez judicieusement dans les sept différents genres de livres (fantasy, policier, classique, drame, factuel, jeunesse et voyage) ce que vous proposerez au cours de la journée : pas besoin de livres jeunesse à l’Université ou de classiques à la plage. Evidemment, sinon ce ne serait pas drôle, la place est plus que limitée : vous rêverez très
rapidement d’une deuxième étagère et regretterez amèrement l’absence d’un célèbre magasin suédois à Bouquainville.
Quinto, place au brousouf ! Vendez, recommandez (on va y revenir), écoutez, conseillez mais surtout remplissez-vous les poches. A l’occasion, remplissez les succès (représentés par de charmants timbres dans votre journal de bord) de chaque lieu, profitez des évènements, explorez les petites histoires de chacun de vos habitués et persévérez.
C’est classique, c’est chou et ça fonctionne : habitué du cosy game, toi qui a déjà géré un business de stickers, une AMAP pixélisée ou une échoppe de potion, je ne t’apprends rien.





L’ivre, il achète le dernier Goncourt et 200 éditions de la saga Twilight
Ce qui pour moi est LA mécanique remarquable de ce jeu (et qui lui vaut cette sélection GSS), c’est le système de recommandation des livres. En effet, des clients perdus dans votre roulotte (il faut le faire) vont rapidement vous solliciter pour trouver le bouquin de leur rêve : « Mais si, il avait une couverture rouge, il y avait un pirate borgne et à la fin, sa cousine meurt… vous ne voyez pas ? »
J’exagère mais à peine, le pitch étant généralement assez nébuleux (« ce doit être une pièce de théâtre, mais je n’aime pas ce qui est glauque. Il faut que cela soit écrit par une femme, avant les années 2000, et surtout pas un truc populaire, j’aime dénicher des pépites»). Et c’est là que l’on retrouve le vrai sel de l’expérience du libraire : comment concilier vos étagères presque vides (parce que oui, on viendra vous demander un livre factuel quand il ne vous en restera que deux) avec les desiderata du quidam ?


Si vous échouez (en lui disant de revenir plus tard ou en faisant un mauvais choix), les conséquences seront heureusement assez minimes. Par contre, la réussite vous donnera un boost temporaire pour toutes les ventes : apparemment, entendre la ménagère en jupe longue et capeline s’exclamer qu’elle adore Jane Austen et qu’elle se demande comment vous avez deviné inspirera son voisin à acheter les trois derniers polars sanglants de l’étagère. La logique des jeux vidéos est toujours merveilleuse.
Mais quelle joie de sélectionner le bon titre ! Quel bonheur, alors que le jeu vous a donné comme exemple un drame, de trouver non pas dans ce genre (trop facile, et puis les étagères sont vides) mais dans un policier des années 20 le chef d’œuvre qui illuminera les yeux du client ! Et quel pied, lorsque vous n’utiliserez même pas la rapide description sous chaque titre (genre, auteur, année de publication et quatrième de couverture) mais recommanderez directement un livre parce que vous, joueur, vous l’avez lu !

Ce jeu fait en effet directement appel à votre culture littéraire, derrière votre clavier, et la dopamine qui en résulte vaut tous les FPS du monde. Mais sans se révéler élitiste, puisqu’il est possible (mais moins jouissif) de recommander sans avoir passé votre adolescence enfermé dans le CDI de votre collège, en suivant juste les infos fournies. C’est brillant. Sans compter l’aspect nostalgie et l’éventuel envie de relire certains classiques que vous avez oublié, mais où la simple vue du résumé donne envie de vous y replonger. Tiny Bookshop devrait être fourni avec tout abonnement à une médiathèque digne de ce nom, ou au minimum offert aux bibliothécaires qui y travaillent.
Notons aussi une véritable ouverture d’esprit dans les livres disponibles : je ne sais pas combien de titres ont été inclus en tout (il faut bien reconnaitre que certains volumes reviennent régulièrement et que j’ai beaucoup recommandé le club des Cinq, Stephen King, Shakespeare et Agatha Christie) mais j’ai aussi eu le plaisir de trouver quelques opus présents dans ma bibliothèque personnelle et bien moins connus. La fantasy (qui ici englobe SF, steampunk et plus généralement toute la littérature de l’imaginaire) est au même niveau que les classiques ou les drames et cela réchauffe mon cœur outré par le mépris de certains libraires IRL. De même, le genre policier comporte autant de thrillers modernes que de classiques hardboiled et de whodunit de l’âge d’or de la Détection et là encore, mon petit cœur vintage remercie chaleureusement les développeurs. Clairement, les gens qui ont codé ce jeu savent de quoi ils parlent (ou ont les mêmes gouts que moi).

Les propositions sont également très à jour avec des titres plus que récents. Rapidement, un nouveau « jeu dans le jeu » s’est offert à moi : trouver certains volumes ou à l’inverse m’assurer de leur agréable absence. Je ne suis pas infaillible mais je peux vous l’assurer : ni Fascination (Twilight) ni Cinquantes Nuances de Grey n’ont été trouvés et recommandés lors de ce test.
Assez de cette parenthèse digne d’une bookstragrameuse / booktokeuse mais vous l’aurez compris, c’est le jeu vidéo à offrir à tous ceux ouvrant plus de 3 livres par an. Que dire d’autre ? Les mécaniques sont bien huilées, mais l’ensemble peut finir par se révéler un peu répétitif (chaque saison comportant 31 jours, ce qui est assez long). Les liens avec les habitués sont assez ténus, leurs histoires simplistes et l’ensemble pas vraiment remarquable, mais le job est fait. Pour une fois, ce n’est pas un chat mais un chien (Banjo dans ma partie) qui nous tient compagnie, et c’est assez rare pour être signalé.






