Relooted est necessaire (en plus d’être fun !)
Nomali, c’est cette jeune femme qui voit son frère et sa grand-mère en pleine construction d’un plan infaillible : récupérer façon Parkour les artefacts africains volés par les musées du monde entier. Un seul but : les restituer sur le bon continent, les rendre à qui de droit. Et pour ça, bah il va falloir jouer du cerveau et des jambes.
Ré-Réappropriation Culturelle
Avant chaque mission, vous pouvez ausculter le niveau avec votre petit drone. Voir quels sont les pièges à éviter, ou poser des objets, souvent des tables, au bon endroit pour bloquer les portes qui se fermeront au premier vol. Ou bien juste connaître le meilleur parcours à emprunter pour réussir à s’emparer de chaque artefact précieux.
Sur votre passage, il s’agira aussi d’en récolter quelques bonus parce que… pourquoi pas ! Et pendant votre phase d’enquête, quelques autres jolis objets seront à observer. Tout ça, c’est en bonus, mais ça a de l’intérêt. Chacun des objets est mémorisé et vous pourrez en connaître l’Histoire. La vraie ! Parce que oui, chacun des artefacts du jeu est réel.
Relooted, c’est donc un Ocean’s Eleven pas comme les autres, une histoire de casse où une équipe de famille et d’amis décident qu’il y en a assez de se voir voler son art et qu’il est temps de le récupérer. Et c’est on ne peut plus ancré dans la réalité.

Par exemple en France, on estime à plus de 90 000 les objets venant d’Afrique Noire dispersés dans les différents musées de l’Hexagone et si certains pays comme l’Allemagne ou le Canada, sont déjà en train de se poser la question de la restitution, c’est un sujet très difficile à mettre en avant en France, en Belgique, en Angleterre. On peut même dire que c’est impossible : en France, les collections publiques sont régies par le principe d’inaliénabilité. Cela signifie qu’un objet entré dans un musée appartient à l’État « pour toujours ». Pour rendre un objet, il faut souvent voter une loi spécifique au Parlement, ce qui transforme chaque restitution en un débat national houleux.
Et ça, bah… C’est plutôt injuste et ça traduit bien un malaise colonial évident. On se l’est accaparé, on ne veut pas le rendre, sous prétexte que ça fait partie de notre Histoire française ? Ça fait quand même très cour de récré, en plus d’être un aveu sur l’impact des missions coloniales assez déchirant et violent. Beaucoup de conservateurs soutiennent que ces objets sont mieux conservés et plus accessibles au monde entier à Paris qu’ailleurs. L’idée que « puisque c’est chez moi, c’est à moi, et je m’en occupe mieux que toi » est blessante et injuste.
Cette accaparation est un bon moyen de contrôler certaines populations. Parce que l’Art est la première source d’Histoire et de Transmission pour l’humanité. Piller l’art d’autrui, c’est s’accaparer son histoire, au pire pouvoir la modifier, la changer, l’invisibiliser. En exposant ces objets à Paris ou à Londres, on les présente souvent selon un point de vue occidental : on parle de leur « valeur esthétique » ou de leur « exotisme », en occultant parfois leur contexte politique ou leur mode d’acquisition (souvent violent).
C’est ce qu’on appelle la violence épistémique : le pouvoir de décider comment l’histoire de l’autre est racontée, avec quels mots, et dans quel cadre. Quand un Français va dans une mairie et y voit le buste de Marianne, il y voit son histoire, il peut apprendre beaucoup de son passé. Ces objets sont des totems. Ils incarnent la souveraineté et la continuité d’une nation. Sans eux, il y a un vide dans le récit national. Si on ne laisse pas l’art à sa terre d’origine, comment en explique-t-on l’Histoire aux nouvelles générations ?

On le sait : l’art, c’est aussi voir de nos propres yeux, pouvoir parfois le toucher, s’en inspirer. Une image ne suffit pas, même avec la meilleure des légendes Wikipédia. Voir la précision d’un bronze du Bénin ou la finesse d’un tissu ancien, c’est réaliser le génie technologique de ses ancêtres. C’est un moteur de fierté et d’inspiration pour les artisans et artistes actuels. De plus, pour beaucoup de sociétés africaines, ces objets n’étaient pas destinés à être derrière une vitrine ; ils avaient une fonction sociale ou religieuse active. Les maintenir « prisonniers » dans un musée occidental, c’est interrompre leur vie culturelle.
Le débat sort donc du cadre de la « conservation » pour devenir une question de dignité. On ne peut pas demander à des peuples de se reconstruire ou de se projeter dans l’avenir tout en gardant les clés de leur passé dans des coffre-forts européens.
Johannesburg du futur
Dans Relooted, on évolue dans un monde légèrement futuriste, presque d’anticipation. Une Afrique du Sud très moderne avec de grands buildings high-tech et des gadgets qui viennent donner encore plus de sens à cette démarche narrative puisque cela répond à des soucis potentiels de gameplayOu « jouabilité » en français, fait référence à la façon dont le joueur interagit avec un jeu vidéo.. Le futur, ça permet d’avoir de quoi détecter les ennemis, parler parfois à des robots pour parlementer et les convaincre de servir d’interrupteur ou de se rendre dans la salle d’à côté pour l’heure où il faudra lancer le casse, afin de ne pas être détecté. C’est un peu simpliste et les niveaux se suivent et se ressemblent, même s’ils se complexifient. On voit que les idées de gameplay ont leurs limites et surtout, avant une bonne demi-dizaine d’heures, le danger n’est que dans le timing.

Car oui, une fois un objet attrapé, les alarmes retentissent et vous êtes poursuivi par des drones qui tentent de vous stopper dans votre vol. Vous devez alors foncer, gâchette enfoncée pour courir, et appuyer sur X au bon moment pour prendre les obstacles de façon souple et aérienne pour gagner du temps. Quand vous enchaînez les bons timings, vous gagnez en vitesse. Le but est de virevolter et sauter, récupérer les autres artefacts potentiels sur votre route et atteindre la camionnette de vos complices avant le temps imparti. Évidemment, vous pouvez recommencer la préparation du casse, comme le casse lui-même, quand vous le voulez. C’est alors un petit jeu de placement d’objets et de compréhension du parcours qui se met en place avant d’activer ce que vous avez appris et de foncer au plus vite. C’est très malin.
Malheureusement, si le jeu est plutôt joli et globalement bien pensé, il reste très imparfait. Les niveaux se suivent et se ressemblent, on le répète. Mais il y a aussi plein de coupures narratives très frustrantes : des tutoriels entre plusieurs missions, plutôt pénibles, vous forcent à confirmer que vous avez compris des choses évidentes ou des mécaniques de gameplay qui auraient très bien pu être expliquées en pleine action. On a aussi droit à un hub principal sous forme d’ascenseur et de plusieurs salles, qui coupe vraiment le rythme du jeu et son histoire. On veut récupérer des artefacts pour en savoir plus sur eux, et par la même occasion en apprendre davantage sur nos personnages, mais le jeu ne cesse d’avoir peur qu’on ne comprenne pas comment progresser et nous coupe dans notre élan de découverte.


Plus ennuyeux aussi : les musées du monde entier semblent avoir les mêmes portes de sécurité, les mêmes tables à pousser, les mêmes caisses à ouvrir. Ce n’est pas grave, mais ça casse parfois l’immersion tant tout cela fait très « jeu vidéo » parfois. L’autre souci provient de certains niveaux un peu curieux où l’on ne semble pas comprendre comment passer certaines sections avant de comprendre que tout cela sera rejouable avec plus de skills plus tard.
Imparfait malgré tout… Et alors ?
Bref, le jeu n’est pas parfait, loin de là. Mais il a pour lui des visuels sympathiques, des personnages charismatiques ; il est aussi entièrement doublé de façon très réaliste. Relooted fait vrai, veut donner du vrai, veut exprimer l’Afrique à travers ce jeu, comme s’il était lui-même une relique qu’il fallait préserver, peut-être imparfaite, mais qui est ce qu’elle est.
Pendant des décennies, l’Afrique dans le jeu vidéo a été soit un décor de guerre, soit un fantasme exotique. Voir un jeu qui s’assume comme une « relique » à préserver, avec ses imperfections, c’est un acte de résistance culturelle.
On doit aussi parler de la magnifique OST : l’Occident a souvent tendance à « folkloriser » les sonorités africaines. Ici on découvre de vrais instruments, des rythmes complexes et des accents authentiques. On n’écoute plus ce que l’Europe pense de l’Afrique, on écoute l’Afrique qui se raconte. Et c’est sublime.

Le jeu vidéo est la forme d’art la plus technologique du 21e siècle ; y voir une culture millénaire s’en emparer, c’est la preuve qu’elle n’est pas « en retard », mais simplement en pleine réappropriation de ses propres outils. Elle utilise le média le plus moderne pour régler des comptes avec le passé et construire son propre futur. Et rien que pour ça, les gros défauts de Relooted en vrai… bah je crois qu’on peut s’en fiche. Parce qu’il est amusant, malin et qu’on y apprend plein de choses. Que demander de plus d’un jeu vidéo ?
Le plus beau dans tout ça, c’est qu’en ayant choisi des artefacts réels, dont on s’empare dans le jeu, on en apprend le nom, on en fait nos objectifs et on prend le sujet à bras-le-corps. Comme pour nous empêcher d’être passifs, comme pour nous concerner, puis au passage rendre ces artefacts immortels.




