Esoteric Ebb, l’enfant prodigue !
Dans une petite introduction, il est difficile d’expliquer pourquoi Disco Elysium est un jeu si exceptionnel. Pour aller au plus vite, disons qu’il a profité d’un contexte et d’une équipe particulière, et malgré tous ses rejetons depuis 7 ans, il n’y en a que très peu (voire pas) qui arrivent à se réapproprier le sous-genre du « Disco-like » (rien à voir avec les pattes d’eph’). C’est ce 5 mars 2026 qu’est sorti Esoteric Ebb, jeu créé et écrit par Christoffer Bodegård, et qui a clairement compris beaucoup de choses.

Clerc qui roule n’amasse pas mousse
Par où commencer ? Esoteric Ebb est un univers complexe et pourtant familier. Il s’inspire de Donjons & Dragons et de Planescape Torment, mais les adapte à un univers post-arcanepunk ; comprenez par là, un monde post-grande guerre, qui mêle la science et la magie. Vous incarnez un clerc (un homme entré dans l’état ecclésiastique) qui est aussi un bureaucrate envoyé par le gouvernement, car il n’y a pas de séparation des pouvoirs. Vous arrivez dans la ville de Tolstad pour enquêter sur une mystérieuse explosion d’un magasin de thé, qui est étrangement survenue 7 jours avant la toute première élection démocratique du royaume de Norvik. Sauf que vous êtes tombé dans l’eau, vous êtes mort de noyade et ressuscité par un homme au teint pâle mais courtois. Êtes-vous autant maladroit pour glisser d’une falaise ou bien quelqu’un vous a-t-il poussé dans l’eau ? Pourquoi vous a-t-on ressuscité alors que c’est un sort coûteux et puissant ? Y a-t-il un lien avec le magasin de thé ? Mais surtout, pour qui allez-vous voter ?
Toutes ces questions auront plusieurs réponses prévues, mais jamais obligatoires. Esoteric Ebb se place avant tout comme un CRPG non linéaire, vous avez plusieurs quêtes, souvent à tiroir, et il est tout à fait possible de ne pas les faire dans un ordre précis, voire de les rater, sans jamais que ça ne vous empêche d’avancer. D’ailleurs, le jeu intègre une idée tout à fait succulente de journal quêtes/arbre de talents :

Chaque quête donne lieu à une bulle qui pourra donner lieu à une autre bulle ou se relier à d’autres existantes, et certaines résolutions pourront donner lieu à une réflexion (comme le cabinet de pensée de Disco Elysium) et permettra d’intégrer un nouveau passif. Par exemple, lorsque les gens me demandaient de me présenter, j’avais la possibilité d’affirmer que j’étais un clerc, ce qui débloque une quête d’introspection sur sa classe. À force de le répéter en boucle, on finit par terminer notre quête, ce qui permet de débloquer un trait après une discussion entre vous et vous-même (ici, c’est pour améliorer mes sorts de soins). Certaines de ces quêtes n’auront pas forcément le même avantage en fonction de la résolution et de l’alignement sur lequel vous êtes, de quoi définir au plus profond votre personnage au fil de l’aventure.
Petite faculté, le temps dans l’univers défile au fur et à mesure que vous déclenchez des dialogues, des actions ou que vous faites des repos (courts ou longs) pour recharger vos sorts et vos points de vie. Vous pourrez errer dans le coin en interrogeant les passants, le bar du coin, les différents individus hauts en couleur qui peuplent la ville et qui pourront potentiellement vous rapprocher de la résolution de ces énigmes. Mais surtout, être absolument invasif sur des questions d’ordre personnel, demander aux gens pour qui ils vont voter, tenter de flirter, faire de nouvelles expériences, être gênant en public, faire les poubelles, etc. Ce ne sont pas les actions qui manquent dans le jeu et tout est fait pour que le temps passe, quoi qu’il arrive, jusqu’au jour de l’élection. Je n’ai personnellement pas été bloqué (pensez à examiner vos objets et à aller dormir si vous semblez au point mort), mais le jeu a de toute façon été pensé pour ne pas l’être et arriver à la fin du voyage, quoi qu’il arrive.



J’adore lire !
Ceci passe évidemment par une quantité astronomique de lignes (on parle de 1,25 million de mots), malheureusement toutes en anglais encore à l’heure où ce texte est écrit. Tous ces mots sont justement là pour rendre l’aventure la plus ouverte possible, en proposant un maximum de choix. Il y a, avant toute chose, vos différents aspects de votre personnage qui communiqueront avec vous en temps réel pendant les dialogues. On est loin des 24 traits de Disco Elysium qui interagissent entre eux, mais avec ses 8 caractéristiques (Force, Dextérité, Constitution, Intelligence, Sagesse, Charisme), Esoteric Ebb rend la fiche de personnage configurée au début plus importante, car chacune de ces caractéristiques va intervenir dans la majorité des cas (en lançant un D20 dès que c’est nécessaire). Ceci donnera lieu à des tips, des informations sur le bon choix à prendre pour faire avancer le dialogue ou simplement questionner vos choix. C’est votre lien le plus fort avec l’univers et l’avatar que vous incarnez. Au lieu de vous laisser seul dans vos pensées, le jeu va habilement vous guider vers une réflexion et une logique propres à l’univers. C’est risqué, ça peut donner la sensation d’être spectateur, mais il faut croire que Christoffer Bodegård savait ce qu’il faisait.

Pour que cette recette fonctionne (et là, je vais être très subjectif), il faut la prendre par le prisme de la politique. C’était l’une des forces de Disco Elysium, et si cela rendait certaines phases de dialogues terriblement denses et assommantes, ici, on a un ton plus léger. L’auteur a largement su résumer les grands mouvements politiques qui règnent dans notre monde pour les transposer dans le sien. On a les Freestrider (des libéraux), les Azgalist (la force ouvrière), les Nationalists (les fachos) et vous pouvez incarner l’ordre et la domination en vous auto-proclamant Roi-Arcaniste de Norvik (mais il faudra convaincre tout le monde). Toute la transposition de la politique dans cet univers va ajouter d’autant plus d’immersion et venir largement actionner notre suspension d’incrédulité. Qu’on le veuille ou non, tout est politique et, en tant que personne, il y a des discours qui nous parlent plus que d’autres. Il n’est plus question de savoir si nos choix sont ceux des gentils ou des méchants, mais de s’affirmer dans ses convictions. Même s’il prend un malin plaisir à se moquer des différents discours, il n’en reste pas moins que plusieurs longues discussions au sein du jeu épaississent l’histoire, les personnages, les lieux, les environnements, etc. Chaque chose, chaque être vivant, chaque mur de cette ville n’existe pas simplement dans la tête de l’artiste, ils existent derrière une histoire ; inventée de toute pièce et pourtant diablement convaincante. C’était le cas avec Disco Elysium, c’est aussi le cas avec Esoteric Ebb.
Bon, j’ai beaucoup parlé de l’histoire et pas beaucoup de jeu vidéo, et c’est normal tant celle-ci est au centre du jeu. Il faut garder à l’esprit que 90 % du temps de jeu se résume à lire des pavés de mots (toujours formatés comme un thread Twitter), et l’expression « se prendre un tunnel » peut parfois être tout à fait appropriée quand on se retrouve avec notre intelligence qui tient absolument à nous parler d’un lieu cité dans une conversation, puis parler du pays concerné, puis de la région et, pourquoi pas, faire un crochet sur la particularité architecturale. Ces précisions ne sont déclenchées que si vous cliquez sur un mot surligné en orange, donc vous pouvez parfaitement passer outre (surtout si vous faites un gros teubé avec 3 d’intelligence), mais elles semblent souvent nécessaires pour réellement comprendre l’univers. Neuf autres pourcents du jeu se résument en des balades sur le terrain de jeu à la recherche d’indices et le dernier pourcentage se passera avec des combats, au tour par tour. Mais attention, pas le genre de combat qu’on a dans Baldur’s Gate 3, plutôt ceux qu’on pourrait avoir dans un livre dont vous êtes le héros. Tout se passe quasiment avec des textes et des lancers de dés. Vous pourrez vous servir de vos capacités apprises si nécessaire (et que vous avez les emplacements rechargés) pour vous protéger ou modifier l’issue (comme charmer un ennemi, ou l’enduire de graisse), mais la plupart du temps, votre tour se résumera en une interaction en lien avec vos caractéristiques et un lancer de dés. Attention, ce n’est pas un reproche, mais ça me semble important de garder à l’esprit que Esoteric Ebb s’adresse avant tout à ceux qui n’ont pas peur de lire (surtout qu’on a aucun doublage actuellement).

C’est d’ailleurs un poil dommage que le jeu soit si sommaire sur sa présentation. Alors, c’est des choses qui se comprennent largement (et il est difficile de lui en tenir rigueur), mais si on a le droit à quelques animations à l’écran par-ci, par-là, beaucoup d’action (dont celle de grimper une échelle par exemple) se résument à un fondu au noir et une description de l’action. Il est difficile de savoir si c’est un manque de temps, de moyens ou de satisfaction du résultat (ou peut-être les 3 en même temps ?), mais avec sa jolie DA « BD/Animation Adult Swims », des animations parfois très sommaires auraient largement pu faire l’affaire sans enlever à l’immersion générale. Heureusement pour lui, on peut compter sur ses musiques très … Ésotériques ? Je trouve que le travail de composition d’Anders Bach, de Brian Batz et de Kristian Paulsen est tout à fait remarquable, ils ont réussi à capter la bonne vibe pour donner constamment l’impression de mystère tout en faisant penser à la culture du medieval-core et du light fantasy. J’ai encore les frissons du title drop.






