Que vaut l’extension gratuite d’AC:Mirage financée par l’Arabie Saoudite ?
Ce titre parle d’une époque où le soft power change de camp. L’Arabie Saoudite, via son plan Vision 2030, met de plus en plus d’argent dans les médias, la culture, le jeu vidéo et l’e-sport, et Ubisoft en a bénéficié. On le sait, l’entreprise française va de mal en pis et, en parallèle, beaucoup de gens se tournent vers les fonds saoudiens pour subvenir à leurs projets (et s’enrichir toujours davantage). Alors on ne va pas faire la critique de la volonté d’expansion de pouvoir culturel d’une région qui a son lot d’histoire chaotique avec l’Occident, lequel n’est pas non plus exempt de reproches, loin de là. Clairement, ne faisons pas les parfaits petits Occidentaux qui critiquent la culture des autres pays : non seulement ce serait malvenu, mais en plus, on le sait, la diversité est au cœur de toute créativité. Le jeu original Assassin’s Creed : Mirage le prouve tout autant que la saga : mixer les cultures, c’est toujours plus passionnant, fun, captivant, inspirant.

La Vision 2030 nous aveugle ?
Le soucis de cette extension, c’est plutôt que l’Arabie Saoudite est loin d’être une terre humaniste à en croire les derniers chiffres. Les organisations de défense des droits humains (Amnesty International, Human Rights Watch, etc.) soulignent de graves et persistantes violations des droits fondamentaux dans le Royaume, malgré certaines réformes sociales récentes. Les autorités répriment sévèrement toute critique à l’égard du gouvernement, du prince héritier Mohammed Ben Salmane (MBS) ou des politiques du Royaume. Des militants, des défenseurs des droits humains, des blogueurs et de simples utilisateurs des réseaux sociaux ont été condamnés à de très longues peines de prison, et parfois même à la peine de mort, uniquement pour leur expression pacifique en ligne.
L’Arabie Saoudite reste l’un des pays qui procède au plus grand nombre d’exécutions dans le monde, souvent pour un large éventail d’infractions, y compris celles liées aux stupéfiants. Malgré des promesses de ne plus exécuter les personnes mineures au moment des faits, des cas d’exécutions de mineurs ont été rapportés.
Bien que des réformes aient permis aux femmes de conduire, d’obtenir un passeport et de voyager sans l’autorisation d’un tuteur masculin (homme de leur famille), le système de tutelle masculine persiste dans de nombreux domaines. Un nouveau projet de Code pénal est critiqué pour le risque qu’il pose de codifier davantage la discrimination contre les femmes, en exigeant par exemple l’« obéissance » à leur époux pour l’obtention d’un soutien financier.
Des millions de travailleurs migrants, notamment dans le secteur domestique ou de la construction, sont souvent victimes d’exploitation, de retenues de salaire, de logements insalubres, et de violences verbales ou physiques, en grande partie à cause du système de parrainage (la Kafala, bien qu’en cours de réforme). Des milliers de migrants sont détenus dans des conditions inhumaines.
C’est donc dans ce contexte ou humainement, en tant qu’individus, on ne peut pas nier les faits, qu’il faut accepter cette collaboration. Et forcément, ça change tout le prisme de jugement. Car il faut juger sans oublier, mais aussi sans faire de leçon de morale rapide et facile. Tant qu’à avoir ce genre d’extensions gratuites jouables, autant en tirer le positif et le négatif comme un apprentissage : la nuance est partout, même dans ce genre de dualité entre liberté créative et intentions politiques.




À la recherche du daron
Et si le père de Basim, le héros de Mirage, n’était pas décédé ? De nouvelles informations suggèrent que son paternel, qui l’aurait malheureusement abandonné contre son gré lorsqu’il était enfant, ne serait pas mort et enterré. C’est dans ce contexte que Basim, et donc le joueur, s’en va à AlUla, une région différente du jeu d’origine, petite mais robuste, proposant environ six heures de contenu. Site antique d’Arabie Saoudite classé à l’UNESCO, AlUla est ici sublimée et glorifiée, comme tout le monde aime le faire lorsqu’il parle de son propre pays. Et pour cause : la contrée est magnifique, les rochers semblent sculptés comme pour raconter une histoire, le désert se laisse envahir petit à petit par les villes et les champs. C’est sublime.


Rapidement, on rencontre une jeune femme, Hind, qui sera à la tête d’une quête annexe vous demandant de trouver des trésors dans toute la région. Cela semble important, mais c’est un peu banal. Reste que cette femme sera le seul personnage féminin du DLC et qu’elle manque d’intérêt. C’est le vrai souci de cette histoire pourtant globalement bien écrite : comme il y a peu de mise en scène et peu de nouveaux personnages, on anticipe un peu trop vite les tenants et aboutissants, et les retournements de situation ne fonctionnent absolument pas.
L’autre souci, c’est l’aspect DLC : tout est petit, recroquevillé, y compris en termes de temps de production. On va trop vite à l’essentiel. Par exemple, l’un des trois passages importants du scénario (en trois actes plutôt visibles) se déroule dans un endroit fixe. Il ne s’y passe alors rien : vous écoutez des gens parler, vous regardez des objets, vous avez un commentaire de Basim. Vous dormez, vous vous réveillez, vous recommencez, et ce, trois fois, comme dans un point & click. Tout cela avant que l’action ne démarre avec une cinématique. Manque de temps, de ressources, ou écriture trop fine pour le moteur vieillissant de la saga : on ne sait pas d’où cela vient, mais le rythme est haché menu et presque ennuyant. Dommage, car encore une fois, ce que raconte ce jeu est assez touchant.

Ne faites pas comme moi : n’allez pas fouiller toute la zone avant pour collecter tous les bonus. Laissez-vous envahir par la région, bien trop petite pour la gâcher. Vous y trouverez ces sempiternelles pages volantes à récupérer, qui seront ici des partitions de Oud, cet instrument si emblématique. Se poser sur un banc et les écouter est l’une des meilleures expériences de cet ajout gratuit, sincèrement joli… mais dur à contempler quand on connait d’où vient l’argent qui finance cette beauté.




